Restauration d’une commode à ressaut central d’époque Louis XVI, estampillée JF LELEU. Entièrement bâtie en chêne, elle est plaquée d’amarante, de bois de rose, de buis, de loupe d’érable teintée et d’érable gris tabac. Une frise de postes orne le tiroir du haut. Sur le ressaut, des grecques et des fleurons s’inscrivent dans une mosaïque d’hexagones, dite « marqueterie à la reine ». Elle compte trois tiroirs, dont deux cachent des tiroirs à traverse. Par ailleurs, ses montants avant sont à pans coupés et cannelures simulées. Enfin, ses pieds en gaine finissent par des sabots feuillagés à boule.

Jean-François Leleu (1729-1807)
Jean-François Leleu naît à Paris en 1729. À cette époque, le mobilier français cherche toujours plus de raffinement et d’équilibre. Très jeune, Leleu entre chez Jean-François Oeben, maître réputé pour ses marqueteries délicates et ses innovations techniques. Là, il apprend le travail du bois, mais aussi le sens du détail, du décor et des proportions. C’est d’ailleurs chez Oeben qu’il côtoie Jean-Henri Riesener, futur concurrent, tantôt modèle, tantôt miroir.
À la mort d’Oeben en 1763, Leleu espère reprendre l’atelier. Pourtant, c’est Riesener qu’on choisit. Leleu ne se décourage pas : il devient maître en 1764 et ouvre son atelier chaussée de la Contrescarpe, près de la Bastille. Quelques mois plus tard, il s’installe rue Royale, dans des locaux plus vastes (aujourd’hui rue de Birague, près de la place des Vosges). Dès lors, il affirme un style personnel. Il aime les lignes droites, les formes épurées et les décors sobres. Ses meubles se distinguent ainsi par leur noblesse et leur retenue.
Un style sobre pour une clientèle prestigieuse
Cette rigueur ne l’empêche pas de varier les essences : acajou, bois de rose, bois de violette ou amarante. De plus, il associe marbres et bronzes dorés. Selon les désirs du client, il intègre même des panneaux de laque ou des plaques de porcelaine de Sèvres. Enfin, comme son maître et son confrère, il réalise des meubles mécaniques ingénieux. Ses clients viennent des plus hautes sphères. Le prince de Condé et Madame du Barry, entre autres, font appel à lui. Ainsi, son mobilier orne salons privés et appartements d’apparat.
Son œuvre évolue vers le néoclassicisme, plus géométrique et plus sobre que la génération précédente. Certains contemporains multiplient les arabesques. Leleu, au contraire, préfère la ligne droite, les pieds fuselés, les frises de grecques et des bronzes posés avec mesure. Même sur ses commodes les plus riches, le décor doré ne domine jamais la structure. Au contraire, il l’accompagne et la met en valeur.
Après la Révolution
L’atelier traverse la Révolution sans faillir. D’autres ateliers disparaissent, faute de clients ou à cause d’un style trop lié à l’Ancien Régime. En revanche, celui de Leleu, repris par son gendre Stadler, poursuit son activité.
Leleu meurt le 3 septembre 1807. Il lègue un héritage artistique qui témoigne de son époque. Aujourd’hui encore, ses meubles des années 1780-1790 ne paraissent pas démodés. En effet, il avait trouvé l’équilibre entre ornement et sobriété, entre luxe et mesure.
Ses œuvres montrent donc un grand savoir-faire, mais aussi une sensibilité aux évolutions du goût. Il passe ainsi du rococo tardif au Louis XVI, puis au goût « à la grecque », sans perdre son élégance. Ses meubles sont aujourd’hui conservés dans des collections publiques ou privées. Par exemple, le Louvre et le Petit Trianon conservent des pièces signées ou attribuées à son atelier.
BIBLIOGRAPHIE
- Le Mobilier Français du XVIIIème Siècle – Pierre Kjellberg – Les Editions de l’Amateur – 2004
- L’estampille l’Objet d’Art – numéro 329 – pg 60-67 – Jean-Francois Leleu L’ébéniste des Condé – Pierre-Emmanuel Martin-Vivier – 1998
- Meuble et Artisanat du XIIIeme au XVIIIeme siècle – Claude Bouzin – Les éditions de l’Amateur – 2003
- Anatomie du meuble – René Maubert – Vial – 2003

Constat d’état
Cette commode présente peu de dommages structurels. En effet, les panneaux intérieurs et les côtés ont le fil dans le même sens. La structure a donc pu bouger sans contrainte majeure. Seuls quatre éléments ont souffert. Les moulures hautes et basses sont collées à contre-fil, tout comme les placages posés à l’horizontale sur les côtés. Or, quand le bâti se dilate, ces éléments se tendent et se décollent.
Par ailleurs, une plaquette du montant avant gauche était décollée et plusieurs moulures manquaient. On relevait enfin quelques manques de placage et des greffes de palissandre à la place de l’amarante.























Etude de construction
La structure en chêne et résineux forme un caisson de planches assemblées à plat joint. Le dessus et le fond rejoignent les côtés à queue d’aronde cachée. Les deux planches qui portent le tiroir central et le tiroir de ceinture ont un assemblage particulier. On le retrouve d’ailleurs chez Riesener, signe d’un montage de grande qualité. Elles s’insèrent à queue d’aronde dans deux planches collées contre les côtés. La queue d’aronde du montant passe par un trou situé au-dessus, bouché ensuite par une pièce de bois. Enfin, les montants sont collés sur les languettes bâtardes des côtés.
Quant au dos, il forme un châssis où des panneaux, séparés par deux traverses verticales, sont embrevés à plate-bande. Ce fond glisse dans la rainure des montants arrière, puis se visse contre le chant du dessus. On parle alors de « fond à guillotine », un système qu’on retrouve aussi chez Riesener.
Le fond des tiroirs compte deux planches, prises en rainure dans la façade et les côtés. Deux vis devant et trois derrière le maintiennent. De plus, une serrure à double pêne ferme les tiroirs. Enfin, une tige filetée au dos de chaque bronze le fixe à la structure.

Traces d’outils









La restauration
D’abord, nous avons recollé les moulures détachées du bâti. Pour les moulures manquantes, nous avons utilisé des baguettes de chêne plaquées de bois de rose, sciées, raclées, poncées et oxydées avant collage. Ensuite, nous avons remplacé le palissandre par de l’amarante. Pour les manques de placage, nous avons préparé du placage scié, raclé, poncé, oxydé et verni, mis à la bonne épaisseur en contre-parement, puis collé à chaud.
Puis nous avons stabilisé les surfaces plaquées par infiltration de colle, avant plusieurs jours sous presse. Après cela, nous avons régénéré et nettoyé l’ancien vernis. Un léger allègement a permis de le « remonter » à la gomme laque incolore. Enfin, nous avons nettoyé les bronzes au gel et les avons reposés à leur place d’origine.


















