Les bronzes vernis au XVIIIe siècle : étude des matériaux et des procédés de finition dans le cadre de la restauration du mobilier
Quand le vernis imite l’or : une finition longtemps passée sous silence
Les bronzes qui ornent les meubles du XVIIIe siècle — chutes, sabots, entrées de serrure, encadrements — sont presque toujours désignés d’un seul terme : « bronze doré ». Cette appellation recouvre pourtant des réalités matérielles différentes. À côté de la dorure véritable, obtenue par application d’un amalgame d’or et de mercure, il existe une autre finition, plus discrète et plus rarement identifiée : le bronze verni, dont la couleur dorée provient non pas de l’or, mais d’un vernis teinté appliqué sur le métal poli.
Comprendre cette finition, ses matériaux et ses procédés de mise en œuvre constitue un enjeu concret pour la restauration du mobilier : le diagnostic posé sur un bronze — doré ou verni — conditionne directement le choix et la réversibilité de l’intervention.
La dorure au mercure, référence du grand siècle du bronze
La dorure dite « au mercure » ou « or moulu » constitue, au XVIIIe siècle, la technique de référence pour les bronzes de qualité. Elle consiste à appliquer sur le bronze un amalgame d’or et de mercure, puis à chauffer la pièce pour évaporer le mercure et fixer l’or en surface, avant un brunissage qui révèle son éclat. Procédé coûteux, dangereux pour les artisans qui le pratiquaient, et exigeant en matière première, il reste réservé aux pièces les plus soignées : c’est ce savoir-faire, porté par les plus grands bronziers parisiens, que Pierre Verlet a documenté dans son ouvrage de référence sur les bronzes dorés français du XVIIIe siècle.
Cette exigence technique et son coût expliquent qu’une partie de la production, sur des pièces d’ameublement plus courantes ou sur certaines parties moins visibles d’un meuble, se soit tournée vers une alternative moins onéreuse : le vernis doré.
Le vernis, une finition à part entière
Sur les bronzes anciens, le vernis peut intervenir de deux manières bien distinctes, qu’il importe de ne pas confondre.
La première est une fonction de protection : appliqué par-dessus une dorure véritable, un vernis incolore protège la feuille d’or des manipulations, de l’humidité et de l’oxydation, tout en modulant légèrement son éclat.
La seconde est une fonction d’imitation : appliqué directement sur un bronze poli, sans aucune dorure sous-jacente, un vernis transparent coloré — le « vernis or » — donne au métal une teinte proche de celle de l’or, à moindre coût. Cette pratique, longtemps considérée comme un phénomène principalement lié à l’essor industriel du bronze d’ameublement au XIXe siècle, était déjà employée sous l’Ancien Régime, y compris sur certains meubles de qualité. Les travaux universitaires récents consacrés au vernis or — notamment la thèse de Julie Schröter soutenue à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne — soulignent à quel point cette finition est restée absente des cartels de musée et de l’historiographie du bronze d’ameublement, alors qu’elle constitue une part à part entière de la production de l’époque.
Reconnaître un bronze verni : l’enjeu du diagnostic
Pour le restaurateur, distinguer un bronze doré d’un bronze simplement verni est une étape préalable indispensable : elle conditionne la nature même de l’intervention.
Un décapage conçu pour nettoyer une dorure véritable peut, appliqué par erreur sur un bronze verni, détruire irréversiblement une couche organique fragile — et avec elle, une information matérielle sur la fabrication et l’époque de la pièce. Inversement, un vernis altéré, jauni ou craquelé, peut donner l’illusion d’une dorure endommagée alors qu’il s’agit d’une toute autre matière, dont le traitement relève de logiques différentes.
Ce constat rejoint celui déjà posé à propos des finitions du bois : un revêtement de surface n’est jamais un simple détail esthétique, il fait partie intégrante de l’objet et de son histoire.
Composition et mise en œuvre des vernis
Les vernis employés sur les bronzes reposent, comme ceux utilisés sur le bois, sur une résine naturelle — copal, sandaraque, gomme-laque ou mastic selon les recettes et les époques — dissoute dans un solvant alcoolique, parfois associée à une huile ou à un colorant destiné à rapprocher la teinte du métal poli de celle de l’or.
L’application se faisait au pinceau pour les surfaces planes ou peu accessibles, ou au tampon de coton pour obtenir une couche plus régulière sur les reliefs ciselurés — un geste proche, dans son principe, du vernissage au tampon pratiqué sur le bois. La qualité du résultat dépendait étroitement du décapage préalable du métal, de la teinte de l’alliage lui-même, et du nombre de couches appliquées.
Méthodes d’examen et d’analyse
L’identification d’un bronze verni procède de la même démarche croisée que celle appliquée aux finitions du bois : observation directe, examen sous lumière rasante ou ultraviolette, coupes stratigraphiques lorsque les prélèvements sont possibles.
Les analyses scientifiques permettent d’aller plus loin : la fluorescence X renseigne sur la composition de l’alliage et sur la présence — ou l’absence — de particules d’or en surface, tandis que des techniques comme la chromatographie en phase gazeuse couplée à la spectrométrie de masse permettent de caractériser la nature de la résine organique constituant le vernis. C’est ce croisement entre examen physique et analyse chimique qui permet de trancher, avec certitude, entre dorure véritable et imitation.
Implications pour la restauration
Pour l’ébéniste restaurateur, qui travaille en lien étroit avec les bronziers sur les meubles qui lui sont confiés, cette distinction n’est pas une simple curiosité technique : elle relève directement de la déontologie de conservation-restauration — réversibilité, respect de la matière d’origine, refus des restitutions fondées sur la seule apparence.
Un bronze verni ancien, même altéré, n’est pas systématiquement une dorure à restaurer : il peut être une finition d’origine à conserver et à stabiliser en tant que telle, témoin d’un choix économique ou esthétique fait par l’atelier qui a produit le meuble.
Au sein de notre atelier
Au sein de notre atelier, nous avons entrepris un travail de redécouverte de ces recettes de vernis du XVIIIe siècle, en nous appuyant sur les ouvrages de Jean-Félix Watin et d’André-Jacob Roubo. Cette démarche s’inscrit dans la même logique que celle décrite plus haut à propos des finitions du bois : comprendre les matériaux et les gestes d’origine avant de décider d’une intervention, plutôt que de recourir systématiquement à des produits modernes.
Comme pour les vernis du bois, étudier un bronze verni, c’est refuser l’évidence du premier regard pour lire, sous la couleur de l’or, la matière réelle de l’objet.
Sources
- Pierre Verlet, Les bronzes dorés français du XVIIIe siècle, Paris, Picard, 1987.
- Julie Schröter, thèse consacrée au vernis or sur bronze d’ameublement, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
- A.-J. Roubo, L’Art du menuisier, Paris, Imprimerie de L. F. Delatour, 1769-1774.
- J.-F. Watin, L’Art du peintre, doreur, vernisseur, Paris, Grangé, 1re éd. 1772.
