Restauration d’une commode Transition Stumpff en placage de bois de rose et d’amarante. Raphaël, notre apprenti, a mené ce chantier pour le 41e concours « Un des Meilleurs Apprentis de France ». Ce travail lui vaut ainsi la médaille d’or nationale, catégorie restauration de meubles anciens.
Ce mémoire est le fruit de trois années d’apprentissage à l’atelier. Pendant plusieurs mois, Raphaël a travaillé seul, le soir, une à deux heures par jour. Au total, il a donc consacré plus d’une centaine d’heures à cette commode, en plus de son travail quotidien.

Une médaille d’or au concours MAF 2026
Le concours Un des Meilleurs Apprentis de France récompense chaque année les jeunes en formation dans les métiers manuels. Par ailleurs, la session 2026 porte le nom de promotion Michel Bellanger. Les candidats présentent alors une réalisation et un dossier écrit devant un jury de professionnels.
Raphaël n’en était pas à son premier essai. En effet, lors de sa première année de CAP, il avait déjà décroché la médaille de bronze départementale. Les jurys l’avaient alors encouragé à se représenter. Il s’était donc promis de faire mieux : pari tenu, avec l’or au niveau national. Vous pouvez aussi découvrir son précédent grand chantier à l’atelier, une paire de commodes Louis XV.

Jean-Chrysostome Stumpff (1731-1806)
Jean-Chrysostome Stumpff naît en 1731 à Schweigern, en Souabe. Comme beaucoup d’ébénistes allemands du XVIIIe siècle, il s’installe ensuite à Paris. Protestant, il se marie en 1760 à la chapelle de l’ambassade de Suède. Son confrère Ferdinand Schwerdfeger lui sert alors de témoin.
D’abord ouvrier privilégié au faubourg Saint-Antoine, il ouvre ensuite son atelier rue Saint-Nicolas. Stumpff y travaillera toute sa carrière. Le 27 août 1766, il obtient la maîtrise. Il reste actif au moins jusqu’en 1791 et meurt finalement le 17 janvier 1806.
Stumpff produit surtout des meubles Transition et Louis XVI. On lui doit notamment des commodes à ressaut, des secrétaires à abattant, des encoignures et des bureaux plats. Ses frisages de bois de rose prennent souvent la forme d’ailes de papillon ou de chevrons. Par ailleurs, l’ébéniste encadre volontiers ses panneaux d’amarante et de filets à la grecque. Enfin, il réalise aussi des marqueteries de cubes en trompe-l’œil et des panneaux à trophées.

Une commode d’époque Transition
Le style Transition s’épanouit entre 1755 et 1775 environ. Il naît en effet d’une lassitude envers les excès de la rocaille. À la même époque, les fouilles d’Herculanum et de Pompéi remettent l’Antiquité à la mode. Le « goût à la grecque » s’impose alors à Paris.
Les meubles redressent leurs lignes, mais les pieds restent cambrés. Cette silhouette hybride caractérise donc la période : un corps droit posé sur des galbes Louis XV. Notre commode en offre un bel exemple. Ses pieds légèrement galbés rappellent ainsi le Louis XV, tandis que ses panneaux droits annoncent déjà le Louis XVI.
Un frisage de bois de rose en ailes de papillon habille toute la commode. De plus, des filets à la grecque en amarante et buis encadrent chaque panneau. Elle ouvre par deux tiroirs sans traverse apparente ; le tiroir du bas intègre le tablier. Des bronzes dorés ornent l’ensemble : anneaux de tirage, entrées de serrure en rubans, chutes d’acanthe perlées et sabots. Enfin, un marbre de Sarrancolin coiffe le meuble.
Le style place la commode entre 1750 et 1774. Or Stumpff reçoit la maîtrise en 1766 : on peut donc la dater entre 1766 et 1774. Elle mesure 802 mm de haut, 915 mm de large et 460 mm de profondeur, sans le marbre.
Bibliographie
- Le mobilier français du XVIIIe siècle – Pierre Kjellberg – Les éditions de l’Amateur
- Les ébénistes français du XVIIIe siècle – Collection Connaissance des Arts – Hachette
- L’ébéniste restaurateur – François Germond – Éditions Vial
- La marqueterie – Pierre Ramond – Éditions Vial
Constat d’état de la commode Transition Stumpff
À son arrivée à l’atelier, la commode souffrait de deux types d’altérations. D’abord la structure : les tiroirs coulissaient mal et leurs façades en sapin étaient fendues sur la longueur. En outre, ces fentes traversaient le placage et ouvraient les joints.
Ensuite le décor. La colle d’origine, desséchée, ne retenait plus les placages. Des cloches parsemaient ainsi les côtés et plusieurs morceaux manquaient. Par ailleurs, certaines essences ne correspondaient pas à l’original, signe d’anciennes restaurations. Sur les pieds, par exemple, l’amarante ne présentait pas le même motif en épi de blé que sur les côtés.



Le vernis, non d’origine, montrait des blanchiments, des chancis et des coulures. Sous lampe UV, sa fluorescence orangée trahissait en effet une gomme laque. Enfin, la crasse et l’oxydation ternissaient les bronzes. Ces bronzes finement ciselés semblent d’origine.














La restauration
Raphaël a conduit une intervention à la fois de conservation et de restauration. Chaque opération reste réversible et compatible avec les matériaux d’origine. Selon le souhait du client, il fallait aussi conserver le maximum de bois ancien et effacer les traces de l’intervention.
Dépose et dérestauration
Tout d’abord, Raphaël a déposé les bronzes et les serrures. Des perles de couleur repèrent chaque pièce : rouge à droite, bleu à gauche, jaune au milieu. Il a ensuite retiré les greffes non conformes du piètement. Pour cela, il a utilisé un décapeur thermique, une spatule et un peu d’eau. En effet, la chaleur et l’humidité ramollissent la colle animale sans abîmer le bâti.





Sous le placage, une enture des pieds confirmait une intervention ancienne. De plus, sur le pied arrière droit, une résine instable masquait une zone très vermoulue. Raphaël a donc retiré le bois abîmé et posé une greffe de chêne massif.

Les nouvelles greffes du piètement
Le placage d’amarante des pieds arrière se composait de plusieurs bandes, et non d’une seule feuille. Pour le reconstituer, Raphaël a choisi une amarante au motif proche de l’original, puis l’a débitée en bandelettes. Il y a ensuite réincrusté les fausses cannelures en bois de rose, bordées de filets de buis. Enfin, il a collé le placage à la colle d’os et de nerf.
Le recollage des placages
Pour les côtés, Raphaël a d’abord ouvert les joints au scalpel. Il a ensuite fait pénétrer une colle infiltrante, la commode couchée sur le flanc pour que la gravité guide la colle. Un film plastique la gardait aussi liquide pendant deux heures. Enfin, le collage final repose sur la méthode cale dure, cale molle. On superpose papier sulfurisé, isorel, tapis chauffant, liège, puis la cale dure sous les serre-joints.
Les façades de tiroirs ont suivi le même principe, mais en poche à vide. Un chauffage à 40-50 °C réactive ensuite la colle animale.


Les tiroirs
Pour démonter les façades, il fallait d’abord déposer la frise d’amarante sur les caches de queues d’aronde. Cependant, des clous et une colle vinylique compliquaient la tâche. Raphaël a ensuite retiré le contreplacage de chêne pour atteindre les fentes du bâti.
Il a comblé ces fentes avec une pâte de microballons phénoliques et de colle de poisson.
Avant le démontage, Raphaël avait relevé les diagonales de chaque tiroir. Ces mesures ont donc guidé le remontage et garantissent un bon fonctionnement. Il a également repris les coulisses et coulisseaux.






Les manques de placage
Les tiroirs concentraient les plus gros manques de bois de rose et de filets. Pour les combler, Raphaël a préparé des feuilles de placage : raclées, poncées, vernies, puis exposées à la lumière naturelle. Ce vieillissement rapproche ainsi leur teinte de celle du bois ancien. Enfin, chaque greffe, ajustée au plus près, respecte l’épaisseur locale du placage.

La finition
Tout d’abord, un gel solvant a allégé le vernis jauni sans toucher à la patine ni au remplissage des pores. Raphaël a ensuite réalisé un reprise de rempli à la ponce et à l’alcool, en plusieurs couches espacées de 24 heures.
Le vernis au tampon, monté en plusieurs couches, donne alors à la commode son éclat. Six couches d’un vernis très fin terminent le travail. Enfin, un dernier passage à l’alcool retire l’huile.




Les bronzes
Au dos des bronzes, des traces de pinceau signalent une dorure au mercure, et non une dorure électrolytique plus récente. Raphaël les a donc nettoyés avec un gel à base de colle de poisson, appliqué chaud. Une fois refroidi, le gel se retire à la main et emporte la crasse. Le revers des bronzes garde ainsi sa patine.









Conclusion
La commode retrouve aujourd’hui sa stabilité, sa lisibilité et sa fonction de meuble d’usage. De plus, elle reste entièrement démontable. Les prochains restaurateurs pourront donc intervenir sans difficulté.
Pour Raphaël, ce chantier a montré qu’aucune restauration ne suit une voie toute tracée. Chacune demande en effet adaptation et imagination. Il poursuit désormais sa formation en BTMS ébénisterie, spécialité restauration de meubles anciens. Nous sommes très fiers de son parcours et de cette médaille d’or.

