Le poli à la cire

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Études

Le poli à la cire

Matériaux, technique et usage dans l’ébénisterie de placage du XVIIIe siècle

Étude établie à partir du traité d’André-Jacob Roubo, L’Art du menuisier ébéniste (Troisième Section de la Troisième Partie, 1774), et de travaux de recherche en conservation-restauration ayant procédé à une reconstitution expérimentale de cette finition.

La finition la plus répandue de l’ébénisterie de placage

Contrairement à une idée reçue, le vernis n’était pas la finition la plus courante du mobilier au XVIIIe siècle. Roubo l’affirme lui-même sans détour, en introduisant son chapitre sur les différents polis :

« Le poli le plus ordinaire est celui qui se fait avec la cire, […] comme étant celui qui est le plus en usage pour l’Ébénisterie de placage. »

Et il précise, un peu plus loin, la raison technique de cette prédominance : ce poli est celui « dont on fait le plus d’usage pour l’ébénisterie de placage, parce qu’il se fait tout à sec, ce qui est nécessaire pour ne point décoller les pièces ». Sur un meuble en placage, collé à la colle animale — sensible à l’humidité —, toute finition nécessitant un solvant aqueux représentait un risque pour la tenue des feuilles de bois plaquées. La cire, travaillée entièrement à sec, évitait ce danger.

Page originale du traité de Roubo, Gallica BnF Consulter la page originale sur Gallica (BnF) →

La préparation avant le poli : racler, adoucir, dresser

Avant même de parler de cire, Roubo détaille toute une chaîne d’opérations préparatoires, indispensables à un beau poli quel qu’il soit :

  • Le racloir, outil à lame d’acier sans biseau, qu’on affûte carrément et qu’on manie obliquement au fil du bois pour enlever les dernières traces du rabot à dents ;
  • La peau de chien de mer, qu’on passe ensuite pour effacer les fils que le racloir n’a pu enlever ;
  • La prêle (ou « prèle », equisetum), un jonc à la surface naturellement rêche, qui achève d’adoucir la surface.

Ce n’est qu’une fois le bois « prêlé » — donc parfaitement plan, mais d’un aspect terne — que le poli proprement dit intervient, seul capable de faire revenir, et même d’aviver, la couleur du bois.

Le geste : le polissoir et la cire

Roubo décrit précisément l’outil et le geste :

« Pour faire de beau poli, on doit prendre de la cire de la meilleure qualité possible, et on en frotte toute la surface de l’ouvrage […] ; ensuite on l’étend avec le polissoir. »

Le polissoir est « un faisceau de jonc ordinaire », fortement lié sur sa longueur, qu’on imbibe au préalable de cire fondue avant de le frotter sur un morceau de bois corroyé pour l’unir. C’est le frottement de ce polissoir qui échauffe la cire et la fait pénétrer dans les pores du bois.

Une fois la cire étendue, on la retire avec un outil spécifique — le racloir à la cire, dont les arêtes sont volontairement émoussées (contrairement au racloir ordinaire) — puis on achève le travail avec un frottoir de serge, qui donne le brillant final. Roubo insiste : bien fait, l’ouvrage doit devenir « aussi uni et aussi luisant qu’une glace ».

Sur la qualité de la cire elle-même, Roubo distingue les usages : pour les ouvrages courants (armoires, commodes en hêtre ou en noyer), on allie la cire jaune avec un tiers de suif ; pour les beaux ouvrages, en revanche, « on doit se servir de belle cire blanche » — une distinction de qualité qu’on retrouve peu dans les descriptions modernes de cette finition.

Le cas particulier des bois poreux : la poudre de gomme-laque

Pour les bois poreux ou de couleur soutenue — le palissandre, l’amarante — Roubo décrit un raffinement supplémentaire :

« Quand on polit des bois poreux ou de couleur rougâtre, comme le Palissandre, l’Amaranthe & autres, lorsqu’on a étendu la cire sur ces mêmes bois, on y sème de la gomme-laque en poudre, laquelle étant étendue avec le polissoir, remplit les cavités du bois sans y faire de taches, en même temps qu’elle en augmente la couleur. »

Autrement dit : une couche de cire est d’abord étalée, puis une poudre de résine (gomme-laque, ou colophane pour les bois noirs) est semée par-dessus ; le passage du polissoir — sous l’effet de la chaleur du frottement — fait fondre localement cette poudre, qui comble les pores sans laisser de marques, tout en intensifiant la couleur du bois.

Roubo n’est toutefois pas sans réserve sur ce procédé mixte. Il note que, si cette méthode est « certainement bonne à bien des égards », elle « sert souvent à masquer les défauts de l’ouvrage, surtout aux yeux de ceux qui n’en ont pas une parfaite connaissance » — une mise en garde qui distingue clairement l’usage technique légitime de la cire (protection, mise en valeur du veinage) de son usage parfois abusif (dissimulation de malfaçons).

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D’autres polis

Roubo signale que le poli à la cire n’est pas l’unique méthode : il décrit aussi le poli commun (cire mêlée d’un tiers de suif, étendue au fer chaud, pour les meubles courants), le poli à l’eau (à la pierre ponce, réservé aux bois pleins car l’humidité nuit au placage), et le poli au tripoli, à l’huile ou au charbon, pour un fini plus soutenu selon l’essence de bois. Il recommande même, pour les ouvrages les plus soignés, de faire suivre le poli d’un vernis blanc à l’esprit-de-vin (sandaraque, mastic, gomme élémi, huile d’aspic), afin de fixer durablement la couleur du bois — geste qui rejoint directement la démarche décrite dans notre étude sur les finitions anciennes.

Le poli à la cire n’est donc pas une finition secondaire ou rudimentaire, mais bien la méthode de référence de l’ébénisterie de placage au XVIIIe siècle, choisie pour des raisons très concrètes : rapidité de mise en œuvre, application entièrement à sec compatible avec la fragilité des placages collés, et capacité — via l’ajout de gomme-laque en poudre — à obturer les pores des bois difficiles tout en avivant leur couleur.

Sources

  1. A.-J. Roubo, L’Art du menuisier ébéniste, Troisième Section de la Troisième Partie de L’Art du menuisier, Paris, 1774 (chapitre « De la manière de finir l’Ébénisterie de placage, & des différentes espèces de polis »).
  2. Travaux de recherche en conservation-restauration ayant procédé à la reconstitution expérimentale et à l’analyse comparative du poli à la cire selon Roubo.